Elle se prénommait Joanna. Lardée d’une quinzaine de coups de couteau à la vue de ses enfants, la jeune femme devait succomber de ses blessures dans la rue de manière instantanée. Son bourreau ne revendiquait pourtant aucune cause terroriste. Il ne présentait pas davantage de troubles psychotiques devant l’exonérer de son geste en toute impunité.
L’auteur de ce crime odieux et lâche n’était que… son mari. Triste réalité d’une énième querelle familiale dont personne n’avait que pendre depuis bien longtemps et qui s’est donc achevée dans un horrible bain de sang.
Que restera-t-il de cette pauvre femme, au-delà de son cercle intimiste, aux yeux de l’opinion ? Qu’elle correspondait uniquement à un chiffre d’une donnée statistique glaçante. C’était la cent-cinquième victime imputable aux violences conjugales.
Depuis le début de l’an de grâce 2019, cent-cinq femmes ont donc perdu la vie. D’une manière, si ce n’est identique, pour des causes similaires. La violence conjugale tue avec la régularité monstrueuse d’un implacable métronome en France. Toutes les quarante-huit heures, une femme meurt sous les coups de son « tendre et cher ». Celui qui avait prêté le serment solennel au seuil du mariage de partager son existence avec l’autre, « pour le meilleur et le pire ».
Le meilleur est derrière nous. Le pire est malheureusement devenu une constante exponentielle dans la relation à l’autre désormais, y compris parmi les couples. C’et le visage perfide de cette société pétrie d’individualisme et d’égoïsme. Le respect a été banni des échanges. La protection de l’intégrité physique n’a plus lieu d’être. La violence possède dorénavant un véritable boulevard de choix pour pouvoir s’exprimer à sa guise. Avec en toile de fond, les substances illicites ou légales qui ne peuvent qu’accentuer le trait.
De multiples facteurs qui expliquent cet état de fait…
Alcool, stupéfiants, cannabis, excitants, drogues dures…la folie meurtrière de ces hommes au comportement à géométrie variable et imprévisible puise ses origines parmi cet inventaire à la Prévert qui, lui, n’a rien de poétique.
Comment en est-on arrivé là ? Si bas, dans la lie de cette société permissive. Bien sûr, il y a le chômage, la perte du pouvoir d’achat, la fracture sociale, les excès abusifs pour compenser le mal-être ambiant, l’incompatibilité relationnelle avec les autres, le racisme ordinaire. Cela n’excuse en rien ces actes d’une brutalité inouïe, commis au nom de quels sacro-saints principes de virilité, ajoutant à la liste d’innocentes victimes, de surcroît les mères de nos enfants.
Bien sûr, la jalousie et la perversion (l’art et la manière de se satisfaire en faisant du mal à l’autre) pointent le bout de leur nez dans les semblants d’explication à ces faits divers sordides. La jalousie est omniprésente : c’est ce mal incurable qui ronge la plupart des hommes ne supportant pas que leurs épouses soient belles et séduisantes. Même pour elles-mêmes…
Au-delà des maux, ceux de cette société dite civilisée qui part à vau l’eau chaque jour qui s’égrène, il y a les mots. Ceux que la pudeur ne nous permet pas de prononcer en présence d’un tiers. Ceux qui iront nourrir à tort ou à raison le « quand dira-t-on ». Ceux, que certains auraient dû entendre, avant d’agir.
Pourquoi n’arrive-t-on pas aujourd’hui à endiguer de manière significative le nombre de ces malheureuses victimes ? La réponse est, on ne peut plus simple.
L’écoute de la victime potentielle se révèle défectueuse. Avec la recrudescence de ce phénomène qui éclate dorénavant au grand jour par médias interposés, les mains courantes et autres plaintes déposées auprès des services de police et de gendarmerie ont très nettement progressé.
Mais, suivent-elles réellement leur cours légitime vers les voies de la justice par la suite ? Nombreux sont les témoignages de ces pauvres femmes qui corroborent en ce sens cette interrogation.
Un décompte morbide qui n’est pas prêt de s’arrêter
Peu écoutées, pas entendues, les courageuses femmes qui osent sortir du carcan de ce silence imposé par l’omerta qui enveloppe ces sujets encore tabous peuvent-elle dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas lorsqu’elles pénètrent dans l’univers froid et austère d’un hall d’entrée d’un commissariat de police.
Laxisme, manque de crédibilité, peu d’intérêt accordé à ce type d’affaire trop banalisée, voire problématique d’effectifs peu qualifiés psychologiquement et ne pouvant prétendre traiter ces sujets de société : la multiplicité des explications ne se limite pas à cela.
Peut-être existe-t-il, au fond de nous-même, une réelle indifférence aux difficultés rencontrées par autrui, tout simplement.
On connaît l’adage : « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». Maxime que l’on pourrait compléter par cette formule tout aussi symptomatique que notre monde traverse aujourd’hui : « pour vivre heureux, vivons cachés… ».
Et dans le silence absolu si possible lorsque l’on est une femme battue. Il est à craindre que le décompte morbide dont l’actualité nous fait écho à la surface tous les deux jours ne soit pas prêt de diminuer. Ni d’être éradiqué…parce que personne ne veut entendre, voir et savoir. La peur de l’autre a encore de beaux jours devant elle…
Thierry BRET