On a tous en tête la petite musique du fameux spot publicitaire présentant des personnages en situations très cocasses, victimes de diarrhées inopportunes et soudaines. « C’est pas le moment, c’est pas le moment… chantonnent alors en chœur ces malheureux individus, pris d’une folle panique de devoir faire sur eux dans des circonstances peu appropriées !
Une petite ritournelle qui, au-delà du comique de situation orchestré par les talents des publicistes ayant œuvré pour vanter les qualités émérites de ces produits anti-laxatifs, nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque la sempiternelle réforme des retraites. Dont on nous rabâche les oreilles depuis tant d’années car il y a urgence.
Est-ce à dire que la volonté sans borne du gouvernement – appréciez le jeu de mot au passage ! - de vouloir pousser le bouchon le plus loin possible dans ses ultimes retranchements sur ce dossier qui nous concerne tous correspond à une véritable purge sociétale dont on ne serait bien passé en l’état actuel des choses ?!
Beaucoup d’observateurs le pensent, en effet, même s’il est clair que l’Etat se doit d’intervenir pour remettre enfin de l’ordre dans la maison afin d’endiguer les déficits des régimes de retraite, proprement abyssaux d’année en année.
Des déficits qui frôlent avec les abymes…
Un déficit qui ne tutoie plus les sommets puisqu’il les dépasse allègrement ! Ainsi, chiffres à l’appui, cette avalanche de données peut faire peur même aux lecteurs assidus de « l’Arithmétique pour les Nuls » !
Qu’on en juge ! Les régimes de retraite devraient atteindre des sommes vertigineuses de plus de dix milliards d’euros par an pour les salariés du privé, près de neuf milliards d’euros pour les régimes spéciaux. Que dire des fonctionnaires, avec des projections qui dépassent l’entendement, soit plus de trente milliards d’euros annuels à la clé !
La France, en la matière, ne peut plus faire de miracles. Ni machine arrière ! D’autant qu’au vu du contexte géopolitique actuel, l’Hexagone qui voit sa population d’actifs diminuée comme peau de chagrin d’année en année – la plupart des pays européens vieillissent aussi - va se prendre dans la face une méga crise énergétique que nul n’avait anticipé il y a encore huit mois en arrière. C’est-à-dire avant que ne commence l’invasion russe dans l’un des pays de l’Europe de l’Est pro-occidental, poussant à l’annexion de quatre régions de l’Ukraine.

Pourquoi accélérer le processus alors qu’il y a d’autres urgences ?
Sur le papier, et au vu de toutes ces raisons à géométrie variable, le gouvernement n’a d’autres alternatives que de vouloir réformer. Cela, on peut le comprendre. Mais, faut-il pour autant accélérer un processus, via le 49.3 (!) qui sera obligatoirement défavorable à toutes celles et à tous ceux qui tentent tant bien que mal de survivre avec leurs statuts inconstants de personnes actives au cœur d’un monde professionnel de plus en plus impitoyable et sans pitié ?
En terme clair, les Françaises et les Français qui travaillent dur, c’est-à-dire celles et ceux qui se retroussent les manches au quotidien en se levant tôt le matin et parfois dans des conditions complexes, sont-ils prêts à ajouter des trimestres et des trimestres supplémentaires pour supporter tout un système de répartition qui se délite au fil du temps et dont ils profitent peu ?
Pour le moment, nul ne sait véritablement à quelle sauce il sera mangé ! Ni sur le rythme de cette réforme – ces réformes devrait-on préciser – ni sur ampleur. Pour l’heure, le chef de l’Etat étudie avec son gouvernement diverses hypothèses.
Des hypothèses toutes en défaveur des Français…
La première option, la plus simple, est de rallonger de deux ans l’âge légal du départ à la retraite. Ainsi, on tenterait de faire passer de la manière la plus indolore possible ce départ de 62 à 64 ans.
Et si quelqu’un d’aventure voudrait rejoindre la catégorie des retraités avant cet âge limite ; boum : le retraité un peu trop pressé de vivre autre chose que du labeur journalier dans le stress se verrait alors impacter financièrement via l’application d’une décote sur sa pension de base et sur sa retraite complémentaire. Une jolie claque au visage après avoir exercé toute sa vie un métier pour ne récolter in fine que des clopinettes !
La seconde hypothèse est encore plus pernicieuse. Elle a pour résultante d’être plus dure et moins équitable que la méthode précédente. Avec l’augmentation du nombre de trimestres nécessaires pour partir à taux plein.
Une mesure s’appuyant sur la réforme initiée par Marisol TOURAINE, c’est-à-dire une durée minimale de cotisation qui passerait de 172 trimestres (ce qui s’applique déjà à date) à 180 trimestres, tout en reculant l’âge de départ de la retraite à 65 ans. Un dispositif particulièrement discriminant selon la typologie de salariés. Entre ceux qui ont démarré très tôt dans la vie active, ceux qui ont vécu une ou des périodes de chômage ou des arrêts imputables à leur maternité pour la gent féminine. Voire selon les statuts professionnels, entre salariés et cadres.
Il existe même depuis peu une troisième voie à laquelle réfléchit le Président de la République, où il serait question de compromis.

Une retraite qui va progressivement basculer à 67 ans…
Bref, alors que les Français se préoccupent davantage de leur pouvoir d’achat – en berne face à une inflation galopante qui touche tous les produits de première nécessité – et de leurs factures énergétiques, l’Etat a fait de sa priorité essentielle de rentrée cette grande réforme des retraites qui tombe, à l’heure actuelle, comme un cheveu dans la soupe.
Un potage où il est nécessaire d’y ajouter deux autres ingrédients imprévisibles qui perturbent considérablement les esprits : le retour avéré de la COVID avec une huitième vague plutôt virulente en cette période automnale malgré la vaccination et surtout les conséquences de cette guerre à la porte de l’Union européenne qui inquiète dans les chaumières et dont personne ne connaît réellement l’issue.
Reste un autre paramètre sur lequel l’Etat devrait également s’appuyer avant de lancer les bouleversements profonds qui modifieront le tissu sociétal du pays pour longtemps : le refus des entrepreneurs à accueillir parmi leurs collaborateurs des personnes âgées de plus de 50 ans qui prétendent à l’emploi. Spécificité franco-française, le chômage des seniors – on l’est à partir de 45 ans avéré selon les codes de l’INSEE – est l’un des plus élevés d’Europe dans notre pays. Et au moment où Pôle Emploi confirme que les besoins en personnel intérimaire se ralentissent dans les entreprises, on ne voit pas comment en terme d’employabilité les 50 ans et plus seront favorisés à l’avenir à conserver leurs postes – ils coûtent trop chers et sont moins malléables - ou à vivre une nouvelle embauche dans un tel contexte économique !
La retraite à moyen terme à 65 ans, voire 67 ans – c’est le but final, il ne faut jamais l’oublier - pour les Français est une quasi-certitude afin de rééquilibrer tout le système social du pays. Oui, mais avec des chômeurs âgés de très longue durée qui vont rejoindre ainsi le rang des précaires et des SDF ? Une chose est sûre : ce n’est pas demain la veille que les « Restos du Cœur » ne serviront plus de « soupe » populaire dans leurs locaux…
Thierry BRET
