On connaissait jusque-là la désertification médicale à outrance. Tant dans la ruralité profonde qu’au cœur des grandes villes. Le coupable idéal : le numérus clausus. Celle, aussi, qui impacte depuis des lustres nos moyens de communication numérique avec ses zones blanches à répétition, sa téléphonie qui est en berne faute de 5G et une fibre optique ultra poussive qui fonctionne tant bien que mal, selon le sens du vent et flanche à la première incertitude météorologique. Place désormais à la désertification commerçante !
Un fléau, devenu incurable, qui gagne progressivement toutes les villes moyennes de l’Hexagone, depuis ses commerces de proximité traditionnels et artisanaux (adieu bouchers, boulangers, épiciers, merceries…) jusqu’à ses réseaux de franchises vestimentaires (ou autres) qui disparaissent à la vitesse de l’éclair, au grand dam des consommateurs les uns après les autres de leur quotidien, au détriment des achats en ligne. Vive la déshumanisation du commerce et de la société !
Un vrai brassage de la population, multi-ethnique et intergénérationnel…
Même les supermarchés s’y mettent en fermant dorénavant les portes de leurs vitrines existentielles, des lieux de vie indispensables à la cohésion sociale où l’on venait acheter depuis parfois deux décennies de quoi se nourrir, se distraire, s’équiper, se vêtir…
Des endroits où l’on aimait se retrouver entre voisins et communautés, discuter et prendre le temps d’un salvateur échange en tenant le chariot dans un rayon vantant la fraîcheur des fruits et légumes.
Un vrai brassage de population qui se voulait intergénérationnel où le ticket d’entrée n’était, en fait, qu’un fallacieux prétexte d’acte consumériste à assouvir.
Que dire de leurs galeries marchandes ! Elles permettaient aussi à une flopée de petites vitrines indépendantes – là, un cordonnier, ici un pressing, ailleurs un salon d’esthétisme et de coiffure ou l’estaminet faisant office du café du commerce…- de profiter de la manne providentielle engendrée par ce flux incessant de clients devant nécessairement passer devant leurs échoppes avant de se rendre dans la grande surface commerciale pour y faire leurs emplettes journalières ou hebdomadaires.
Bref, c’était jusqu’alors le poumon économique et sociétal de tous les quartiers en périphérie des centres villes et de leurs milliers d’habitants. Le plus souvent dépourvus de tout ou presque, puisque par définition très éloignés de l’hyper-centre.

Le couperet définitif tombera le 31 août prochain…
Le dernier exemple en date de la chronique d’une mort annoncée d’une surface commerciale qui possédait pourtant tous ces atouts dans un quartier populaire d’une ville moyenne n’est autre que celui vécu à l’heure actuelle par les habitants – ils sont des milliers ! – des quartiers des Hauts d’Auxerre dans l’Yonne. Nom de l’enseigne : INTERMARCHE. Fermeture définitive de cette emblématique vitrine de la consommation populaire à la portée de tous : le 31 août 2023. Soit d’ici quelques semaines, à peine. Au cœur de l’été, un été particulièrement « meurtrier »…
Baisse de la rentabilité, vétusté du site - un complexe originel qui a ouvert ses portes en…1974 mais qui avait été remis pourtant aux normes sécuritaires en 2012 après un sérieux lifting tant intérieur qu’extérieur -, restructuration voulue par les dirigeants du groupe national, emplacement trop excentré du cœur de ville, problèmes croissants d’insécurité … : l’une des plus vielles structures de la grande distribution locale a donc choisi de fermer boutique et de rayer d’un seul tenant près de cinquante années de présence commerciale dans le quartier de Saint-Siméon. Renvoyant de facto, vers les rangs du chômage et peut-être de la précarité durable, une quarantaine de salariés qui y travaillaient. Dont bon nombre d’intérimaires…
Des pleurs, de la colère et cette indicible tristesse d’être les oubliés de service…
Au-delà du volet strictement social, il y aussi l’angle sociétal que générait la rassurante présence de cet établissement aux larges amplitudes d’ouverture pour des milliers de personnes, vivant sur ce secteur géographique. Celles et ceux qui le fréquentaient plusieurs fois par jour pour y acheter un litre de lait, un livre de poche, une bouteille d’eau de Cologne ou une simple tranche de jambon au rayon boucherie/charcuterie.
Celles et ceux qui prenaient toujours le temps de dire un petit mot de courtoisie aux caissières charmantes et agréables, aux responsables des rayons avenants et précautionneux.
Cette semaine, à la demande d’un collectif composé des résidents de ces quartiers implantés au nord de la capitale de l’Yonne, la foule est venue et s’est rassemblée en nombre devant les portes du centre commercial.
Des personnes seules, en couple, accompagnées de leurs enfants, des seniors comme des plus jeunes, des gens se véhiculant parfois en fauteuil roulant ou avançant avec à peine sur des béquilles. Toutes n’avaient qu’une seule et unique idée en tête : manifester contre cette décision si abrupte et faire entendre leurs inquiétudes et colère après la décision qui est tombée comme un coup de massue sur leurs épaules.
Des pleurs, des craintes, des doutes, des regrets, de la nostalgie au fil de ces témoignages et de ces critiques acerbes qui pleuvaient à n’en plus finir vis-à-vis du système, de la rentabilité économique, de la tristesse de l’existence, du laxisme habituel de notre société.

Seront-elles entendues toutes ces voix qui disent stop ?
Chacun se rassurant par une envolée de mots regonflant leurs poitrines ; chacun se promettant de revenir d’ici peu si les choses n’évoluent pas pour réitérer l’opération. Chacun, aussi, d’interpeller les élus ou les représentants de l’Etat afin de ne pas être les oubliés parmi ces quartiers trop reculés du cœur de ville. Chacun faisant part de leurs doléances pour retrouver des services publics pérennes, des transports en commun fiables et adaptés à leurs besoins, pour que leurs quartiers ne périclitent pas de façon définitive en devenant des zones de désertification.
Seront-ils écoutés par les élus ? Peuvent-ils espérer être entendus par les institutionnels ? Un maintien de l’activité économique de centre commercial est-il plausible en cas de reprise et si tant est qu’il y ait des repreneurs potentiels ? Les commerces indépendants liés à l’existence de cette galerie marchande sont-ils d’ores et déjà condamnés à mettre la clé sous le paillasson de la déconfiture et à déposer le bilan ? Nul ne le sait, aujourd’hui !
Seule la volonté farouche de ces habitants des Hauts d’Auxerre à vouloir s’opposer à une telle décision s’affiche.
Comme partout ailleurs dans ce pays, dès qu’une présence structurelle disparaît, au nom de sacro-saints principes de rationalisation et d’économies de bout de chandelle à réaliser. Des décisions prises d’en-haut qui mettent en péril des vies entières – celles d’en bas - et bouleversent l’essence même de ces quartiers qui n’ont plus qu’à mourir en silence et dans la plus grande discrétion. Chut ! Cela pourrait être préjudiciable à l’attractivité de nos territoires…
Thierry BRET