Ils sont las ! Ils n’en peuvent plus ! Ils se sentent perdus ! Et ils jettent en toute désespérance des bouteilles dans la mer en criant au secours…Les représentants de cette filière professionnelle, l’artisanat, ne veulent plus être les dindons de la farce. Ils le font savoir, crument, sans retenue, à la moindre occasion où ils peuvent prendre la parole. Un ras-le-bol qui se généralise dare-dare aux quatre coins de l’Hexagone, d’ailleurs.
Et pas seulement, dans la rue lorsque les syndicats ouvriers les invitent à les rejoindre pour défendre l’âge de la retraite et leurs avantages qui s’émiettent d’année en année. Ou du moins ce qu’il en reste à force d’innombrables 49.3 !
Il suffit pour s’en rendre compte et mieux appréhender les difficultés rencontrées aujourd’hui sur le terrain par ces indépendants qui ne peuvent pas prétendre au chômage de tâter le pouls de plusieurs d’entre eux lors d’une assemblée générale anodine de leur représentation corporatiste.
Malaise, rancœur, dégoût, dépit, colère forment le quintette essentiel de leurs ressentiments vis-à-vis d’une filière qu’ils aimaient tant hier encore. Et dont ils ne croient plus ni en l’avenir ni en la pérennité. L’incertitude est leur feuille de route du lendemain. Le doute, un compagnon au quotidien dont ils aimeraient se débarrasser. Une bonne fois pour toute ?

Vers une « ubérisation » des métiers de la filière du bâtiment ?
Etrange paradoxe que celui-ci. Alors qu’a été lancée avec succès sur nos territoires la Semaine de l’Artisanat du Tourisme, mettant en exergue via un label approprié des entreprises artisanales qui savent s’ouvrir aux autres en les accueillant dans leurs ateliers et en proposant des animations/démonstrations de leur savoir-faire auprès des touristes, une large frange de ces professionnels qui représente la première puissance corporatiste de France – ce n’est pas qu’une simple formule publicitaire ! -, vit dans la crainte : celle d’être une nouvelle fois flouée, dupée et trahie par le système.
Car, tremble pauvre artisan que tu es, on évoque ici et là dans les soupentes de la République la possibilité de légiférer sur un nouveau texte de loi mettant en valeur les « bricoleurs professionnels de la rénovation énergétique des bâtiments ».
Un projet ne privilégiant pas vraiment la qualité du travail exécuté mais plutôt celui du quantitatif à outrance – il faut faire très vite en effet pour enrayer la spirale infernale du réchauffement climatique en France notamment sur le volet de la construction et de l’habitat ! – qui pourrait se résumer en une expression s’il était adopté par les voix parlementaires à l’avenir : « l’ubérisation de la filière bâtiment » !
On connaît la suite : il suffit de regarder ce qui se passe réellement au niveau des taxis et des modes de transport, voire dans la restauration !

La création de sous autoentrepreneurs ?
Une tarte à la crème qui s’ajoute à tant d’autres couleuvres que les artisans du bâtiment (peintres, maçons, couvreurs, gros œuvre, zingueurs, menuisiers, etc.) à l’instar des autres ne peuvent plus avaler, sciemment ! Sans en subir une indigeste crise de foie !
Or, la libéralisation du travail à outrance au nom du sacro-saint principe de la protection environnementale pourrait mener des milliers de « vrais » professionnels de l’artisanat à fermer boutique et à licencier à tours de bras, si l’on n’y prend garde.
On parle bel et bien de celles et ceux qui possèdent les prérequis d’usage pour se prétendre être du métier, c’est-à-dire les diplômes obtenus après moult années de formation et surtout les certifications qualifiantes et indispensables – sans oublier très coûteuses – afin d’exercer avec la bénédiction de tous les acteurs des marchés, y compris ceux de la commande publique, leur savoir-faire !
Si ce projet législatif arrivait à terme, après une longue gestation que l’on imagine aisément délicate –, bon nombre de parlementaires et en particulier au Sénat ont une réelle appétence pour la défense de l’artisanat et de ses valeurs intrinsèques notamment au plus près des territoires ruraux, ce serait créer une nouvelle variante négative à l’auto-entrepreneuriat, concept déjà très contesté, voire fustigé par la plupart des artisans issus des 510 métiers de la filière !
Bref, ce serait donc faire la part belle à des « sous » autoentrepreneurs supplémentaires – voire même des particuliers qui pourraient réaliser eux-mêmes leurs travaux sans avoir à subir les contraintes réglementaires et administratives des véritables entreprises -, on peut y ajouter les aspects assurantiels et les décennales, et légitimer ainsi un peu plus le travail parallèle, dit « dissimulé », et mieux connu sous le vocable de « travail au noir » !
Si l’on voulait tuer toutes les initiatives dynamiques des entrepreneurs indépendants qui triment à longueur de journée, on ne s’y prendrait pas autrement !

"L’auto-entrepreneuriat : une manière de légaliser le travail illicite…"
Dans l’intérêt des artisans, mais aussi de leur clientèle qui recherche tout de même des gages de qualité, de sérieux et de professionnalisme dès le premier coup de marteau au démarrage d’un chantier, il est à souhaiter que ce projet farfelu ne voit jamais le jour !
Il vaudrait mieux qu’il fasse pschitt et disparaisse une fois pour toute des calendriers de discussion des projets dans les deux hémicycles.
Remettre de l’huile sur le feu ne ferait qu’attiser un climat social plus que délétère, y compris chez les artisans qui n’admettent toujours pas l’apparition dans leur sphère professionnelle de ces autoentreprises avec lesquelles ils sont obligés à leur grand dam de cohabiter, « une manière de légaliser ouvertement le travail illicite », confiera même excédé l’un des témoins de cette réunion, placée sous l’égide de la CAPEB de l’Yonne, la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment.
Face à cet esclavagisme des temps modernes qu’est l’ubérisation du travail dans notre société (y compris dans le secteur du bâtiment), les artisans n’ont qu’une seule option : celle de dénoncer les pratiques qui existent lors de tribunes publiques, en présence de représentants de la Nation. Comme ce fut le cas, lors de cette assemblée générale où circulait librement la parole.
80 % des entreprises qui se créent aujourd’hui dans l’Hexagone sont dirigées par des autoentrepreneurs. Un tremplin utile, certes, devant permettre ensuite d’en modifier les statuts pour vivre pleinement sa vie de chef d’entreprise à part entière. Mais, beaucoup ne franchissent jamais le cap ! Des autoentrepreneurs traités différemment des indépendants avec davantage de faveurs en termes de fiscalité et de charges sociales, sans omettre les contrôles : ce dont se plaignent ouvertement les artisans, soumis à la dure réalité du RSI !
Existerait-il alors un monde du travail à géométrie variable et à deux vitesses en France ? C’est ce que croient la plupart des artisans présents à cette rencontre qui aura prouvé au travers d’une foultitude d’exemples et de commentaires aigris que les travailleurs indépendants étaient bel et bien dans une tourmente sociétale innommable pour certains d’entre eux. La France de l’artisanat qui gagne ? Ce n’est pas si sûr, en vérité !
Thierry BRET