Cinquante-huit. C’est le nombre d’agents de l’Education nationale qui n’auront pas eu la chance de pouvoir survivre à la saison scolaire 2018/2019. Dépourvues de solutions, se sentant abandonnées dans l’exercice de leur métier, ces personnes issues du corps enseignant n’ont pas hésité à se donner la mort en de tragiques circonstances face à l’inextricable.
Le chiffre, publié pour la première fois, dès la semaine dernière, par le ministère de l’Education nationale, fait froid dans le dos. Et traduit une situation devenue de plus en plus explosive dans les écoles, collèges et lycées de l’Hexagone.
Jusque-là, on entendait tout et son contraire sur le taux de suicides survenant dans la sphère de ces professionnels de l’enseignement. Mais, avec la révélation de cette statistique officielle, le doute n’est plus permis quant à l’état délétère qui prévaut à l’heure actuelle au sein de notre système pédagogique national.
D’autant que les choses ne sont pas en phase d’amélioration pour le nouvel exercice en cours. Depuis le début de l’année scolaire 2019/2020, onze personnes ont choisi de quitter ce monde alors qu’elles n’en pouvaient plus.
Les personnels de l’Education nationale paient ainsi un lourd tribut à cette recrudescence d’incivilités et de laxisme qui perdure depuis longtemps dans notre pays.
Dans les faits, ces informations ont été délivrées à la suite d’une réunion de travail d’un CHSCT extraordinaire qui s’est tenue à Paris le mercredi 06 novembre. Depuis longtemps, professeurs et directeurs d’établissements scolaires demandaient un état des lieux réel et pertinent sur l’un des sujets encore tabou dans le milieu de l’Education nationale : la souffrance au travail des personnels.
Il aura fallu une goutte d’eau de trop dans cet univers où jusque-là l’omerta était de rigueur pour que les digues se rompent et que se déversent enfin des éléments explicatifs autour d’un contexte social très alarmiste.
Un nouveau suicide de directrice d’école de trop en octobre…
Le suicide de la directrice d’un établissement scolaire à Pantin début octobre aura fait rompre les vannes de ce silence si assourdissant. Ne pouvant plus ignorer ce que beaucoup craignaient en vérité, le ministère de l’Education nationale a pris soin de réaliser une étude précise et détaillée sur le taux de suicide survenant dans la filière enseignante.
Les chiffres, annoncés par les services techniques du ministère, ont par ailleurs été corroborés par l’Observatoire national du suicide en France. On sait aujourd’hui que le taux de mortalité des agents de l’Education nationale s’élève à 5,85 pour 100 000. Sachant que ces derniers représentent un million de personnes qui travaillent au sein des milliers d’établissements scolaires répartis aux quatre coins de l’Hexagone.
A titre de comparaison, mais cela ne se veut pas plus rassurant quant à l’analyse de la statistique, le taux moyen de suicide parmi la population française représente 16,7 pour 100 000 en 2019.
Quel est le profil de ces personnes qui attentent à leur vie face à l’inéluctable ? La plupart du temps, ce ne sont pas de jeunes diplômés de l’enseignement qui mettent fin à leur existence mais bel et bien des professionnels très expérimentés.
Selon les renseignements qui circulent depuis dans la sphère médiatique sur les résultats de cette étude, on sait que sur les cinquante-huit décès par suicide, trente-sept étaient des hommes et vingt-et-une personnes étaient des femmes. Toutes les victimes ne sont pas nécessairement des enseignants. Plusieurs conseillers principaux d’éducation ainsi que des personnels de direction sont malheureusement passés de vie à trépas de manière irrémédiable.
Enfin, et pour être tout à fait complet sur ce triste dossier, l’étude a révélé que les tranches d’âge les plus élevées (45-54 ans) et (55-64 ans) étaient les plus concernées par ces gestes désespérés.
Quant à la période où surviennent ces suicides, elles enregistrent des pics importants aux mois d’août, en septembre et en novembre.
Manque dans ces explicatifs les zones géographiques où sont répertoriés ces suicides et la proportion de décès en fonction des trois grandes catégories d’enseignement, élémentaire, primaire et secondaire.
Interrogée sur cette épineuse question, une ancienne professeure de l’enseignement professionnel, aujourd’hui retraitée, évoque les difficultés récurrentes subies par le corps enseignant dans les collèges.
Refondre le système éducatif en y englobant parents et élèves…
Brimades, insultes, menaces et parfois des coups représentent le quotidien de bon nombre d’enseignants de la part d’élèves de moins en moins apeurés par le système et réfractaires aux principes déontologiques du civisme mais aussi de la part de leurs parents qui enfoncent le clou.
Peu soutenues par leur hiérarchie (ce sont les enseignants eux-mêmes qui l’affirment), et évoluant dans un cadre qui nécessiterait de remettre tout à plat depuis des lustres, certaines personnes, les plus fragilisées au plan physique et mentale, craquent et ne peuvent plus faire face à la situation.
La seule porte de sortie qui se présente à elles, est alors de faire le grand saut vers un inconnu mortifère. Il serait peut-être urgent, au-delà de la publication de simples chiffres, de procéder à une refonte complète du système, en y intégrant parents d’élèves et élèves, pour que cesse de manière définitive ce triste carnage.
Le prix du savoir et de la connaissance à transmettre aux plus jeunes générations ne doit pas s’effectuer au prix du sang versé…
Thierry BRET