Rebondissement spectaculaire en Russie, dans le prolongement de l’opération militaire spéciale qui a déjà provoqué son lot de surprises et d’incongruités édifiantes en quinze mois de conflit en Ukraine.
Alors, celle-là – la dernière nouvelle en date tombée dans la nuit -, peu d’observateurs affutés auraient pu parier le moindre kopeck sur son évidence et sa probabilité. Même les inamovibles intervenants des chaînes en boucle – ils ont désormais leurs jetons de présence dans tous les « talk-shows » audiovisuels afin de commenter à qui mieux mieux la guerre et ses soi-disant principes – sont demeurés coi, samedi matin, à l’annonce de la tentative de « coup d’état » fomenté par la milice Wagner et son leader pour le moins médiatique, Evguéni PRIGOJINE.
L’ancien cuisinier mafieux de Vladimir POUTINE vient de préparer une sacrée recette, indigeste au plus possible, que le maître du Kremlin aura du bien mal à digérer !
A la tête de vingt-cinq mille hommes, des mercenaires et autres anciens taulards à la sinistre réputation, le personnage très ambigu qui n’arrêtait pas depuis des lustres de s’illustrer par des propos châtiés et fleuris face caméra sur les réseaux sociaux contre le commandement de l’armée russe a décidé de…partir en campagne belliqueuse contre les chefs de guerre qui ont conduit la Russie dans l’impasse internationale, depuis le 24 février 2022.
Le caprice de plus d’un mercenaire ou un coup de bluff ?
Le maître-queue de Saint-Pétersbourg en connaît pourtant un rayon pour sortir des salades dures à avaler ! Mais, là, dans le cas présent, il semble s’être surpassé en prenant d’assaut une ville russe, Rostov-sur-le-Don, base arrière de l’état-major de la soldatesque du Kremlin aux portes du Donbass, afin d’occuper les points névralgiques de l’endroit. Au moment où se rédigent ces lignes, les forces miliciennes de Wagner qui n’obéissent qu’à leur maître ont même rallié les militaires russes à leur cause, récupérant au passage leur armement et ajoutant dans leur escarcelle la prise de l’aéroport. Un lieu éminemment stratégique en temps ordinaire puisque c’est de là que partent les avions frappant l’Ukraine voisine.
Le projet de PRIGOJINE est simple : marcher sur Moscou s’il n’obtient satisfaction, à savoir le retrait du commandement suprême de deux sbires de Vladimir POUTINE en odeur de non-sainteté auprès du mercenaire en chef. Voudrait-il être calife à la place du calife en récupérant au passage le maroquin ministériel de la Défense puisqu’il exige la tête de Sergueï CHOIGOU, devenu son pire ennemi ?
La réaction du maître du Kremlin ne s’est pas fait attendre envers l’action « inamicale » - c’est l’un de ses qualificatifs préférés pour dire qu’il n’aime ni quelqu’un ni un pays dont ceux de l’Occident – de son complice de toujours. Le mot a été lâché avec un regard dur et appuyé, sans omettre la mâchoire serrée, lors d’une allocution télévisée : « trahison ». Et de rajouter que c’était un coup de poignard dans le dos…

A force de tirer sur la corde, elle casse…
Imprévisible situation il y a quelques jours encore, même si les propos critiques de PRIGOJINE étaient de plus en plus mal tolérés dans les sphères moscovites, de là à lancer une insurrection contre le maître suprême et l’armée russe, il n’y avait pas encore un pas à franchir !
Quid de tout cela, en vérité ? Du haut de sa tour d’ivoire surprotégée en mode bunker, Vladimir POUTINE avait-il pu prévoir ce dérapage incontrôlable – des combats entre forces russes se déroulent en faisant des victimes et des pertes de matériel – avec cette entrée en rébellion de son plus fidèle suppôt ?
Bien sûr que non ! Mais, à force de tirer sur la corde, elle finit, comme chacun le sait, toujours par se rompre et créer de nouvelles situations tout aussi complexes, voire ubuesques.
Dès lors, les supputations vont bon train dans les chancelleries diplomatiques. Si la France dit surveiller depuis la présidence de très près la moindre évolution du dossier, les Etats-Unis, sans doute, se frottent-ils déjà les mains avec ce contexte inattendu qui n’est guère favorable et fragilise le régime de Vladimir POUTINE.
Un régime renfermé sur lui-même, isolé internationalement hormis d’indécrottables affidés, qui pourrait presque désormais imploser de l’intérieur si les choses venaient à s’envenimer vers une tourmente inéluctable prenant des allures de guerre civile.

« La faiblesse de la Russie est évidente… »…
Car, le risque est là. Vladimir POUTINE l’a ainsi martelé lors de son intervention matinale de ce samedi sur les antennes russes : si rien n’est maîtrisé, tout pourrait partir à vau l’eau et précipiter cet immense pays – il est détenteur de plus de 6 300 ogives nucléaires – vers les abymes. Il a promis des peines et la neutralisation des « traîtres » et des insurgés.
Répondant comme la bergère au berger à l’aube d’un jour nouveau, Evguéni PRIGOJINE, trublion insolent mais jusqu’ici « bouffon du roi » à la façon d’une marionnette quasi docile a décidé de casser ses liens qui étaient reliés à la main de POUTINE. Adieu Gepetto et vive Pinocchio qui était las de mentir !
Vu de Kiev, ce nouveau séisme qui bouscule les incertitudes autour de cette guerre suscite la prudence, l’exaltation pour booster une contre-offensive pour le moins lymphatique depuis qu’elle a été amorcée et des vérités : « la faiblesse de la Russie est évidente, ironise ZELENSKY, depuis le temps qu’on le dit… ».
Reste que ce nouveau développement est tout aussi dangereux pour la sécurité de l’Europe et de la planète. Une guerre civile qui s’additionnerait à une guerre ouverte contre son voisin entraînerait immanquablement beaucoup plus de hargne et de velléités à se surpasser pour détruire les adversaires. Sans omettre les risques collatéraux de frapper des objectifs civils qu’ils soient russes ou ukrainiens, sans oublier les sites soumis à une forte observation comme les centrales nucléaires dont Vladimir POUTINE pourrait se servir comme d’un paravent pour ramener tout ce petit monde dans les rangs, qu’ils soient insurgés russes comme sécessionnistes ukrainiens.

Vers une inéluctable déchéance…
Pensant que l’opération militaire spéciale déclenchée en Ukraine ne devait durer que quatre jours – au beau milieu de la période intermédiaire entre les Jeux olympiques de Pékin et les Jeux paralympiques -, Vladimir POUTINE doit faire triste mine, quinze mois plus tard, à l’heure des bilans.
D’un conflit à résoudre en un laps de temps record en devenant le libérateur d’une foule ukrainienne en liesse satisfaite de ne plus subir le joug des « nazis » du régime de Kiev, le président russe aura vu l’OTAN se rapprocher de ses frontières en accueillant un nouveau membre – la Finlande – avant que la Suède ne lui emboîte le pas, cette même alliance que l’on disait inutile et moribonde se ragaillardir avec de nouvelles ambitions et armements, une désillusion internationale car le suivisme vers le « jusqu’au boutisme » russe ne fait pas vraiment recette, l’affaiblissement de son armée et la rébellion de sa milice la plus représentative. Désormais, l’hypothèse d’être confronté à une guerre civile est de plus en plus crédible.
Vladimir POUTINE doit faire face aux montagnes russes de sa déchéance : le scénario de l’histoire semble s’écrire différemment, à présent…
Thierry BRET