Personnage emblématique et atypique de la chanson française, celui qui fit fondre le cœur de centaines de milliers de « midinettes » au beau milieu des années 60 s’en est allé. En cette triste soirée du jeudi 16 avril, alité dans une chambre blafarde du centre hospitalier de Brest.
Victime d’un emphysème, une pathologie pulmonaire aigüe qui se sera sans doute aggravée avec la présence agressive du coronavirus. Souffrant depuis plusieurs semaines de ce déséquilibre respiratoire éprouvant pour le corps, le chanteur, de son vrai nom Daniel BEVILACQUA, y avait été admis après un bref passage par l’hôpital Cochin à Paris au début du mois.
Il avait été transféré par le rail en Bretagne. Un déplacement réalisé dans le cadre du délestage sanitaire voulu par le gouvernement qui aura permis de répartir certains malades les plus atteints de la région francilienne aux quatre coins de l’Hexagone.
Cette triste nouvelle qui endeuille une fois de plus le milieu artistique (le saxophoniste Manu DIBANGO, l’écrivain chilien Luis SEPULVEDA…) est tombée avec la brièveté laconique d’une dépêche de l’AFP. Pathétique et touchante à la fois.
Pathétique car elle prive à jamais le monde culturel de l’un de ses génies iconoclastes qui savait construire des ritournelles avec le perfectionnisme d’un pur orfèvre. Un fin ciseleur de mélodies dont certaines tourneront en boucle éternellement dans le Panthéon de la chanson française.
Un anticonformiste qui aimait le « beau bizarre »…
Touchante, à double titre. L’artiste avait mis entre parenthèses de quelques semaines, le pensait-il sans doute, les dates de sa future tournée à travers le pays. Un come-back dont il se délectait déjà à la lecture de quelques rares interviews accordées çà et là à la presse l’hiver dernier.
Touchante, aussi parce que revoir les ultimes prestations audiovisuelles de l’auteur des « Marionnettes » et de « Sénorita » face caméra et derrière le clavier d’un piano prouvaient que le chanteur musicien n’avait rien perdu de sa superbe.
Le sens de l’harmonie et le doigté du pianiste répondaient encore présents avec une tonicité jubilatoire sur les touches nacrées d’un Steinway lors de ces récitals impromptus même si la voix au timbre juvénile de l’ex-ange blond des sixties peinait parfois à se faire entendre.
Anticonformiste, cultivant sa part de mystères tout en refusant le star-system, ce dandy à l’élégance rare qui se définissait comme un séducteur patenté (« avec les filles, j’ai un succès fou… ») sut pousser les expériences musicales dans ses ultimes retranchements.
Il faut réécouter, voire découvrir ses opus publiés au beau milieu des années 70 « Le Paradis Perdu », « Le Beau Bizarre », « Samouraï », « Les Mots Bleus » pour comprendre qui était réellement ce natif de l’Essonne, aux origines italiennes bien marquées dont il revendiquait l’importance, parfois au détour d’un titre (« Le dernier des BEVILACQUA »).
Noctambule avéré, collectionneur de juke-box, oiseau de nuit à la créativité prolixe, CHRISTOPHE avait su franchir toutes les décennies sans jamais se faire oublier du grand public, en étant sans cesse encensé par la jeune génération.
A l’instar d’un Alain CHAMFORT ou d’un Nino FERRER. Voire d’un Alain BASHUNG dont il était l’un des protecteurs avisés au commencement de sa carrière en qualité de producteur.
L’artiste tire ainsi sa révérence. Nous laissant pantois, dépités et sous le choc. Nous sommes renvoyés à nos propres considérations métaphysiques sur le sens de l’existence, de la vie et de la mort. Un cruel dilemme auquel chacun d’entre nous, dans son for intérieur, doit faire face en ce contexte si particulier et exceptionnel où beaucoup s’interrogent sur la réalité des choses.
Une bouffée de nostalgie remonte à la surface. Celle de cette France insouciante. Celle de ces années bonheur où les rêves étaient encore possibles. Avec grâce et légèreté…
Souvenons-nous ce que l’interprète des « Mots Bleus » nous adressait comme message en 1974, sur des paroles signées par une future pousse artistique pleine de talents, un certain Jean-Michel JARRE : « Je lui dirai des mots bleus, ceux qui rendent les gens heureux… ».
Des mots à graver au plus profond de notre esprit. Jusqu’à ce qu’ils en deviennent subliminaux…
Thierry BRET