Coincées entre des tarifs figés et des coûts qui flambent, les entreprises d’ambulances voient leur modèle économique vaciller. Sur le terrain, certaines courses deviennent même déficitaires, au risque de fragiliser un maillon essentiel du système de santé.
Le prix du diesel a énormément augmenté depuis quelques temps, jusque’à 2.5€ le litre dans certaines stations. Crédit photo d’illustration : FreePik
Chez les ambulanciers, le problème est simple. Leurs recettes n’augmentent pas, mais leurs dépenses, elles, explosent. « Nos tarifs sont ministériels », rappelle Thibault Leclercq, des ambulances Raffard. Impossible donc d’ajuster les prix en fonction du coût du carburant, contrairement à d’autres secteurs du transport où une hausse peut être, au moins en partie, répercutée sur le client. Dans le même temps, le gazole dépasse régulièrement les deux euros le litre. Parfois plus encore via certains fournisseurs, qui intègrent leurs propres coûts logistiques. « On roule aujourd’hui au même tarif qu’il y a deux ans, mais pas du tout avec les mêmes coûts », souligne-t-il. Résultat ? Chaque trajet grignote un peu plus les marges, jusqu’à faire basculer certaines courses dans le rouge.
Les trajets longs sont particulièrement dans le viseur, notamment lorsqu’ils impliquent un retour à vide, sans patient. « Il y a des courses où ça ne rapporte pas », reconnaît-il. Aller à Dijon, par exemple, peut rapidement devenir un casse-tête économique. Dans ces conditions, la tentation est grande de faire des arbitrages. « On va arrêter d’être déficitaire tout le temps », glisse-t-il, lucide.
Un secteur indispensable… mais fragilisé
Le dilemme est d’autant plus fort que l’activité ne peut pas être reportée. Contrairement à d’autres transports, impossible de décaler une course. « Les gens sont malades, on ne peut pas leur dire de revenir dans quinze jours », insiste l’ambulancier. Une spécificité qui rend toute logique purement économique difficile à appliquer. À cette équation déjà tendue s’ajoute un sentiment d’oubli. Rattachés aux transporteurs routiers, les ambulanciers peinent à bénéficier pleinement des aides du secteur. Lors de précédentes pénuries, certains ont même été soumis aux mêmes restrictions que les particuliers pour faire le plein, malgré leur rôle dans la prise en charge des urgences.
Et pour l’avenir, difficile d’y voir clair. « On ne sait pas où on va », reconnaît Thibault Leclercq, qui évoque un manque total de visibilité et d’informations concrètes, y compris au niveau national. Une incertitude qui pèse sur les décisions à moyen terme, notamment pour les entreprises les plus récentes ou les plus endettées. Si la situation devait durer, les conséquences pourraient être lourdes. « Il va y avoir de la casse », prévient-il, évoquant des structures qui pourraient ne pas tenir face à la hausse des charges. À terme, c’est toute la chaîne d’accès aux soins qui pourrait être fragilisée, notamment dans les zones rurales. Un paradoxe pour ces professionnels mobilisés 24 heures sur 24, 365 jours par an, au service du SAMU comme des patients du quotidien. Car derrière chaque trajet, il n’y a pas seulement une question de rentabilité, mais bien une mission de service public. Reste à savoir combien de temps encore elle pourra être assurée à perte.
Ethan Bickle
